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Nelson Mandela ou un humanisme nègre…

10 avril 2011

par-delà les ténèbres blanches. par Tidiane N’Diaye sur http://www.africultures.com/

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Nelson Mandela ou un humanisme nègre, par-delà les ténèbres blanches
Tidiane N’Diaye

Jusqu’au milieu du 20ème siècle, l’Afrique du Sud se singularisait par l’apartheid. C’est-à-dire, un impitoyable régime politique d’intolérance, de racisme et d’exclusion. La majorité noire bantoue, était écrasée, humiliée quotidiennement et surtout, totalement dépouillée de ses droits humains les plus élémentaires par une minorité blanche afrikaner, qui y vivait sa particularité ethnique, comme celle d’une race à part et supérieure à ses voisins de couleur. La lutte pour la liberté et l’égalité de tous les citoyens du pays, personnifiée par Nelson Mandela est sans aucun doute, un des grands moments de l’histoire sud-africaine. Cependant, au-delà des positions extrêmes des uns et des autres, pour mieux appréhender cette problématique, il convient de revenir sur les logiques antagonistes et le long processus de fusion, comme de fission culturelle et identitaire de ses multiples composantes ethniques. Ce long cheminement historique complexe, va du peuplement initial « autochtone » – puis l’arrivée des Bantous -, aux actuels Afrikaners (néerlandophones ou huguenots français).

      Dans l’histoire de l’occupation coloniale du continent noir, l’Afrique du Sud se distinguait, par l’originalité de sa configuration ethno sociale. Ses Blancs racistes, arrogants et dominateurs, n’étaient pas des colons au sens classique, c’est-à-dire comme les Britanniques en Inde ou les Français en Algérie. Ils sont pour la plupart, des descendants d’immigrés néerlandais ou huguenots français, une appellation qu’on donnait aux protestants pendant les guerres de religions en Europe. Le terme est apparu en France en 1560, pour remplacer celui de « Luthériens » C’est donc pour fuir des persécutions religieuses, que leurs ancêtres sont arrivés en Afrique du Sud à partir du milieu du XVIIème siècle, à la recherche d’un havre de paix. Et pendant des siècles, leurs descendants s’étaient profondément enracinés dans le pays, pour devenir Africains ou plus exactement des Afrikaners, comme ils se définissent eux-mêmes. Voilà pourquoi, au plus fort de la lutte contre l’apartheid, pendant que certains militants extrémistes noirs avaient pour leitmotiv « un colon, une balle », Nelson Mandela beaucoup plus pragmatique, les considérait malgré tout, comme des compatriotes égarés et seulement de couleur différente.
     

« Damnés de la terre européenne » à la recherche d’une terre d’asile

     
En fait, l’histoire d’exil des minorités religieuses, a plus souvent été subie que choisie. Pour ce qui est de ces huguenots français, c’est l’avènement d’Henri II en 1547, qui marque un durcissement considérable de la répression, contre les minorités religieuses que l’Eglise classait comme « hérétiques. » Contrairement à François 1er, Henri II était très soucieux d’éliminer toute rébellion au dogme de l’Eglise catholique romaine. Et comme il accusait les protestants d’être à la fois ennemis de la religion et de l’Etat, pendant plus d’un siècle, ces « damnés de la terre européenne » allaient subir une longue persécution religieuse. Ceci jusqu’au massacre de la Saint-Barthélemy, avec l’assassinat de leur plus fervent défenseur, l’amiral Gaspard de Coligny en août 1572, sous le règne de Charles IX. Il a fallu attendre plus de 20 ans après, pour qu’Henri IV, promulgue L‘Edit de Nantes, reconnaissant enfin, aux huguenots, les mêmes droits religieux que les autres. Mais comme on sait, ce n’était qu’une trêve. Puisque Louis XIV allait révoquer l’Edit de Nantes en octobre 1685, rendant ainsi, totalement illégale la pratique du protestantisme sur tout le territoire français. Ce qui devait entraîner l’exil de plus de 300.000 huguenots.
     
C’est à partir de cette époque, qu’ils arriveront progressivement en Afrique du Sud, jusqu’à constituer avec leurs descendants, l’importante communauté blanche sud-africaine que l’on sait. Pendant que des milliers d’entre eux optaient pour d’autres pays européens ou le Nouveau Monde, ces huguenots choisissaient l’exil tropical du continent noir, parce qu’ils avaient d’abord été accueillis aux Pays-Bas. Et la Hollande avait déjà pris pied en Afrique du Sud. Il faut dire que le pays de Mandela est à mi-chemin entre l’Europe et l’Asie. Après que le navigateur portugais Bartolomeu Dias, à la recherche des Indes, eut ouvert en 1487, la voie maritime qui longe depuis les côtes sud-africaines, l’endroit fut baptisé Boa Esperança ou Bonne Espérance qui deviendra Le Cap de Bonne Esperance. Les Hollandais ont été les premiers à s’y intéresser, parce qu’ils cherchaient une escale entre Amsterdam et leur colonie de Batavia, qui est devenue aujourd’hui, Jakarta en Indonésie. Cette halte devait servir au ravitaillement de leurs marins, en eau douce, fruits et légumes et viande fraîche. Ils avaient remarqué que la baie de la Table au Cap de Bonne Esperance, est un port naturel ouvert au nord et protégé des vents dominants. Et les habitants de cette côte, possédaient en plus de nombreux troupeaux de vaches et de moutons. L’endroit était donc idéal, pour un port voire même, pour y installer un comptoir. C’est ainsi que Jan Van Riebeeck, un explorateur et marin, qui connaissait déjà la région, fut chargé de cette mission en 1652, pour le compte de la Compagnie des Indes Orientales. Les premiers à y débarquer étaient donc des marins hollandais. Puis il y eut l’installation massive d’immigrants venus de Suisse, des pays scandinaves et des Etats de langue allemande. C’est plus tard qu’ils seront rejoints par les huguenots français déjà réfugiés aux Pays-Bas.
     

L’Afrique du Sud, depuis toujours terre d’immigrations pour Africains, Européens et Asiatiques

     
L’Afrique du Sud est donc depuis le XVIIème siècle, une terre d’immigration pour les continents africains, européenspuis asiatique. Au demeurant, si l’on évacue la dimension émotionnelle ou ethnique de la problématique « Noirs/Blancs », qui a longtemps servi de toile de fond à l’apartheid, aucun de ces deux groupes majoritaires, n’est plus légitime que l’autre dans ce pays. Ils sont tous descendants d’immigrants africains ou européens. Parce que du point de vue historique et anthropologique, seules les tribus Khoïs et les San plus communément appelés Bochimans ou Bushmen (terme anglo-saxon), constituent les véritables et uniques habitants « autochtones » de l’Afrique du Sud. Les premiers navigateurs portugais les avaient d’ailleurs pris pour des Asiatiques, parce qu’ils sont de petite taille, avec des pommettes saillantes et des yeux en amande. Leurs ancêtres qui étaient des chasseurs-cueilleurs, vivaient dans les grottes de ce pays au paléolithique supérieur. Leur culture est l’une des plus vieilles au monde, avec celle des Aborigènes d’Australie. Mais avant l’arrivée d’immigrants africains et européens, ces groupes ethniques n’avaient jamais cessé de décroître, pour devenir au fil du temps largement minoritaires, voire inexistants. C’est vers le IVème siècle, qu’ils ont vu arriver en masse, sur de vastes régions, des agriculteurs détenteurs de techniques de la métallurgie. Ce sont les Bantous aujourd’hui majoritaires. La marche de ces premiers immigrants jusqu’en Afrique du Sud, résulte d’un gigantesque mouvement de populations, que certains historiens, identifient comme étant « La Grande dispersion des Bantous. », qui a concerné l’ensemble du continent noir et s’est étalé sur une très grande échelle d’espace et de temps. Ce mouvement aurait commencé au début de la formation du Sahara, c’est-à-dire vers 5 000 ans avant notre ère, lorsque le climat devenu aride au Nord, a entraîné l’abaissement de la nappe phréatique et la désertification de toute la zone. Les ancêtres des Bantous vivaient dans la région du Haut Nil, comprise entre les 17eme et 21eme parallèles et formaient dit-on, une partie de la population des royaumes de Koush, de Napata et de Méroé. C’est donc après la désertification de la région et la perte de leurs terres fertiles, qu’ils ont entamé cette longue marche, qui les a menés en Afrique du Sud. Il faut dire qu’une parfaite maîtrise de l’usage du fer depuis des siècles et des armes forgées de ce métal, leur conférait une supériorité écrasante sur la plupart des peuples rencontrés en chemin. C’est ainsi que, dès leur arrivée en Afrique du Sud, les Bantous ont bousculé les Khoïs et les San, pour s’emparer de leurs pâturages. C’est la plus importante branche bantouphone, les N’Gunis, qui a poussé sa marche le plus au sud du continent. On y trouve les tribus des Sothos, des Tswanas, des Ovambas et celle des Khosas, c’est-à-dire la tribu de Nelson Mandela. Certains de ces groupes bantouphones ont occupé très vite la majeure partie du plateau sud-africain, depuis le désert du Kalahari jusqu’à la montagne du Drakensberg. Tandis que d’autres continuaient encore jusqu’au XVIIème siècle, leur progression en empruntant le couloir côtier qui longe l’Océan indien, pour se fixer plus loin. C’est à ce moment-là, qu’ils ont réalisé, qu’ils n’étaient pas seuls dans ces espaces. Des sources africaines attestent, que les Bantous ont arrêté leur marche à la rencontre d’étranges voyageurs blancs. Ces nouveaux venus étaient en fait, les Hollandais installés par la Compagnie des Indes Orientales et des huguenots français. Cette confusion a fait croire à ces immigrants européens, qu’ils avaient été les premiers occupants du pays. Aussi, de nombreux auteurs ont longtemps soutenu qu’ils n’avaient trouvé en Afrique du Sud, que des espaces vides et des terres à occuper. Une vision que tente de justifier l’historien Lacour Gayet auteur de : Histoire de l’Afrique du Sud, en écrivant : « Beaucoup de noms pourraient être cités, d’autres événements décrits. Mais à quoi bon répéter des faits, toujours les mêmes ? Ces guerres d’extermination entre Noirs, ce M’fécane, comme ils disent, eurent en tout cas, des conséquences rapides. Dans les territoires immenses au Nord de l’Orange régnait une atmosphère de désolation, il semblait que la vie en eut disparu. La terre cependant, restait prête à accueillir de nouveaux arrivants. Les Boers, ces perpétuels amateurs d’aventures, y virent une occasion de se l’approprier. Ils en furent d’autant plus tentés que leurs relations avec les autorités britanniques devenaient, au même moment, de moins en moins satisfaisantes. »
     

Début des bousculades ethniques forcées

     
Ceci est une contre-vérité historique. Il est vrai qu’il s’agissait dans un siècle d’émigration et d’expansion coloniale, mais c’est une confusion qui allait peser très lourd par la suite. Parce qu’au nom de l’espace vital, pendant plus de trois siècles, les uns et les autres allaient se battre durement pour imposer ou défendre leur présence dans ce pays riche et hélas, ce sera comme on sait, par la terrible dialectique des armes. Pourtant les événements auraient pu se passer sans heurts car le but des administrateurs de la Compagnie des Indes Orientales – qui avait amené des immigrants européens en Afrique du Sud – n’était pas de coloniser ce pays, encore moins d’y fonder un Etat chrétien par la force. Parce que les Européens installés dans les villes comme Le Cap, n’étaient pas particulièrement préoccupés par des considérations de races ou de religions. Dans le mode de vie assez libre des villes portuaires, ces Blancs se sont facilement mélangés avec les populations locales sans réticence aucune. Quant aux Noirs, ils y avaient un droit de vote censitaire. Et s’ils devenaient chrétiens, pouvaient même y épouser une Blanche. C’est ce fait, qui est en grande partie, à l’origine des premiers groupes de Métis. Du contact entre Blancs et Noirs de cette région, naîtra une nouvelle ethnie, celle des Métis du Cap ou Kaap-Kleurige. Mais pour les autres immigrants des campagnes, généralement protestants et d’origine paysanne, l’approche était différente. Peu après leur arrivée, ils se sentaient à l’étroit et gênés, dans l’espace qu’ils s’étaient attribué, notamment par la cohabitation avec des populations noires. Ils ont très vite entrepris leurs premières expansions territoriales, en décidant de s’installer à l’intérieur du pays comme Boers, un mot néerlandais qui signifie paysans. Ils devaient chasser les premières tribus noires rencontrées, les obligeant à en agresser d’autres dans leur retraite. Voilà comment avait commencé la série de bousculades ethniques forcées, inaugurée par les Boers, pour occuper les terres de clans bantouphones vaincus. Ils profiteront par la suite, de la moindre occasion, pour tisser leur toile et occuper d’autres espaces. Ils avaient donc assis leur entreprise d’implantation par la force et surtout par le mépris. Parce que ces « illuminés » étaient guidés, par une vision extrêmement étroite et intolérante d’une lecture doctrinaire de la Bible. Leur approche de l’humanité, tire ses racines de la théologie protestante calviniste, qui s’appuie sur un concept de prédestination. Selon cette idéologie plus qu’une théologie, l’homme serait prédestiné par Dieu, à créer des élites, pour diriger le monde. Quant aux autres, les non-élites, ils sont prédestinés à obéir aux premiers. Dans cette approche fantaisiste, l’Évangile et son message égalitaire disparaissent bien évidemment. C’est ainsi que les Boers adoptèrent une attitude extrêmement distante, agressive et conquérante vis-à-vis des populations noires, jugées inférieures et assimilées aux non-élites. Les Boers remirent ici au goût du jour, la Malédiction de Cham (Genèse 9,18-27.), qui serait père de la lignée des tribus noires et sa condamnation divine à un esclavage perpétuel (Qu’il soit pour ses frères le dernier des esclaves.) Ceci parce que le mode de vie sédentaire de leurs voisins africains s’était vite heurté au leur. Certaines populations noires, comme les « autochtones » San, étaient devenues nomades et n’avaient aucune notion de territoires. Quant aux autres « autochtones » les Khoïs, ils pratiquaient la communauté de biens. Tous furent vite traités de voleurs, ne comprenant rien à la propriété privée. Les Boers se replieront pour longtemps, au sein de communautés homogènes, stables et fermées sur elles-mêmes, tout en établissant un code éthique d’un racisme très dur. Face à tous ces bouleversements, il faut dire que l’irruption d’un homme dans l’événement historique, allait changer la donne. Le conquérant sud-africain Chaka, allait réorganiser les peuples bantouphones et mettre en place, une redoutable machine de guerre, non seulement pour résister à la menace boer, mais également faire face à toute tentative d’occupation de son pays. Au terme de cette longue et sanglante entreprise, il rassembla ses guerriers pour faire le point. Pendant qu’il parlait, un grondement de tonnerre venu des montagnes du Sud, couvrit sa voix. Chaka leva les yeux vers le ciel et dit : « Je regarde les peuples et ils tremblent. Voilà pourquoi je ressemble à ce grand nuage où gronde le tonnerre. Alors mon peuple qui me ressemble et s’identifie à moi s’appellera Zoulou, c’est-à-dire les fils du ciel. » (1) C’est par ces phrases, que Chaka proclama officiellement en novembre 1820, la naissance de la nation zouloue.
     

« Politique indigène » des Anglais ou les sources du mal

     
Comme l’avait prévu Chaka, l’impérialisme britannique allait s’inviter sur l’échiquier sud-africain. Au début du XIXème siècle, du fait de sa toute nouvelle industrialisation comme des avancées scientifiques et techniques, l’Angleterre victorienne prétendait apporter la civilisation et le progrès aux peuples africains « attardés ». Alors qu’après l’abolition de l’esclavage, l’intérêt que ce pays portait encore à l’Afrique, était éminemment mercantile. Son système esclavagiste que des raisons économiques avaient créé, les mêmes raisons étaient tout simplement entrain de défaire. En fait, l’abolition de l’esclavage devait beaucoup plus à l’économie qu’à la morale, comme le notait lucidement Adam Smith. L’abolition de l’esclavage intervenait à un moment où la Révolution industrielle opérait une grande mutation l’économie agricole durement concurrencée était en totale perte de vitesse. et les industries de transformations nées de cette Révolution industrielle, avaient visiblement besoin, que des hommes serviles à mener par le fouet. Elles étaient tributaires d’un nouveau type de main-d’œuvre mais consentante, de matières premières et de débouchés. Et comme par malédiction – le malheur de l’Afrique ayant toujours été sa richesse -, tous ces éléments indispensables à la nouvelle économie, se trouvaient encore en Afrique, c’est ainsi qu’on allait passer de l’énorme ponction humaine de la traite négrière, à l’exploitation économique du continent noir. C’est tout logiquement que cette « sournoise realpolitik », allait justifier la colonisation anglaise de l’Afrique du Sud, pour organiser le pillage de ses richesses. Dans cette optique, l’ambition avouée de Sir Cecil Rhodes, était de : « Dominer tout ce qui se dresse du Cap au Caire. » En outre, l’occupation de l’espace du continent noir, devait aussi servir à résoudre quelques « problèmes internes », notamment pour les Anglais, comme l’illustrait le discours du même cynique Cecil Rhodes, devenu gouverneur du Cap. Cité par Lénine dans « L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme », il déclarait ceci : « J’étais hier dans l’East-End [quartier ouvrier de Londres], et j’ai assisté à une réunion de sans-travail. J’y ai entendu des discours forcenés. Ce n’était qu’un cri. Du pain ! Du pain ! […] L’idée qui me tient le plus à cœur, c’est la solution au problème social. Pour sauver les quarante millions d’habitants du Royaume-Uni d’une guerre civile meurtrière, nous, les colonisateurs, devons conquérir des terres nouvelles, afin d’y installer l’excédent de notre population, d’y trouver de nouveaux débouchés pour les produits de nos fabriques et de nos mines. » C’est ainsi qu’après avoir affronté et vaincu les résistants noirs du pays, essentiellement les Zoulous, dans une série de conflits meurtriers, il fallut aussi aux Britanniques, affronter et réduire la résistance des Boers, autres Sud-africains tout aussi coriaces et solidement enracinés dans leur nouvelle patrie. Puis en 1910, soit huit ans après ces guerres coloniales, la Grande Bretagne décida de créer l‘Union of South Africa. Première appellation de l’Etat d’Afrique du Sud tel qu’il existe dans ses frontières actuelles et qui devint en 1961, Républic of South Africa. Le pays devenait un dominion, c’est-à-dire une structure étatique censée être autonome. En réalité elle restait une véritable colonie britannique, formellement rattachée à la Couronne.
     

La colonisation anglaise

     
Les Anglais décidèrent de renforcer leur autorité dans la Constitution du nouvel Etat, tout en octroyant un pouvoir relatif aux Boers devenus Afrikaners. En fait dès 1707 déjà, un membre de leur communauté s’écriait avec force : « Ik Ben een Afrikaander« , qui signifie « Je suis un Africain. » Ce cri est aujourd’hui encore, considéré comme l’acte de naissance de leur identité, sinon véritablement africaine, du moins de « Créoles sud-africains. » Ils obtiendront un pouvoir relatif sous la colonisation anglaise au détriment des Noirs, qui seront les grands absents. Ces derniers n’avaient pas été conviés, à prendre position sur les problèmes du pays, que ce soit ceux de la terre, des richesses minières ou de la forme des institutions. Aucune disposition concernant leur représentation politique n’était prévue. Parce que dès la création du nouvel Etat, les premières lois ségrégationnistes furent adoptées. Les Anglais voulaient réconcilier les néerlandophones, avec les colons anglo-saxons fraîchement établis dans le pays. Le but était de pacifier, pour mieux favoriser l’exploitation des richesses au profit exclusif des Blancs. Une « Commission inter coloniale des affaires indigènes« , composée de Britanniques, eut pour mission d’élaborer un plan, pour les futures relations entre communautés. L’une de ses premières recommandations, était la création de « Réserves indigènes » à travers toute l’Afrique du Sud, pour y fixer les Noirs. C’est ainsi que la ségrégation à grande échelle et légalisant un racisme d’Etat, fut véritablement l’œuvre des Britanniques, par ces dispositions qualifiées de « politique indigène.« .
     

Avant Mandela, Sol Plaatje et la S.A.N.N.C avaient ouvert la lutte pour l’égalité

     
Le début de la lutte des Noirs pour la liberté en Afrique du Sud, date de cette époque. Sol Plaatje, un Zoulou formé aux États-Unis et en Angleterre, avait fondé dès le 8 janvier 1912, la South African Native Nation Congress (qui est l’ancêtre de l’ANC de Nelson Mandela). Cet activiste avait pris modèle sur le Natal Indian Congress, parti fondé en 1894, par le jeune avocat Mohandas Karamchand Gandhi. C’est dans ce pays, que le célèbre apôtre de la non-violence, avait commencé par mener des actions de protestations, pour dénoncer lui aussi, les vexations que subissait la classe moyenne indienne. Curieusement, très peu d’historiens veulent se souvenir, que c’est cette « politique indigène » des Anglais en Afrique du Sud, qui avait véritablement balisé la route à un système de développement séparé et basé sur la race. C’est donc sans surprise qu’au départ des Anglais, les nazillons afrikaners du Parti national, adoptèrent le système de l’apartheid en 1948. L’objectif était d’exclure les Noirs de toute participation à la vie politique et de les reléguer dans des Bantoustans, où ils pensaient qu’ils formeraient un jour des nations indépendantes et séparées de l’univers blanc. En fait l’obsession du pouvoir et le ciment du racisme de ces Afrikaners comme celui de leurs prédécesseurs anglais, restait invariablement la peur de la différence. Comme la différence engendre elle-même la peur et l’agressivité, celles-ci se renforcent mutuellement dans une spirale infernale. C’est ainsi que les populations noires, opprimées, ignorées par le pouvoir et victimes d’une profonde fracture politique, n’avaient d’autres choix que la révolte. Une révolte menée par de grands leaders comme Oliver Tambo, Walter Zizulu, Steve Biko et surtout un homme d’un charisme exceptionnel, Nelson Mandela. Mais contrairement à leurs oppresseurs, ces hommes n’étaient pas pour l’exclusion, comme en témoigne la charte de leur mouvement : « L’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, aux Blancs comme aux Noirs, et aucun gouvernement n’est justifié à prétendre exercer le pouvoir s’il ne le tient de la volonté de tous. Notre peuple a été privé, par une forme de gouvernement fondée sur l’injustice et l’inégalité, de son droit naturel à la terre, à la liberté et à la paix. Notre pays ne sera jamais ni prospère ni libre tant que tous nos peuples ne vivront pas dans la fraternité, ne jouiront pas de droits égaux, et que les mêmes possibilités ne leur seront pas données ; seul un Etat démocratique fondé sur la volonté de tous, peut assurer à tous, sans distinction de race, de couleur, de sexe ou de croyance, les droits qui leur reviennent de par leur naissance. C’est pourquoi nous, peuples de l’Afrique du Sud, Blancs aussi bien que Noirs, réunis comme des égaux, des compatriotes et des frères, adoptons cette Charte de la liberté. Et nous nous engageons à lutter ensemble, en ne ménageant ni notre énergie ni notre courage, jusqu’à ce que nous ayons obtenu le changement démocratique inscrit dans cette Charte. »
     
A travers toute l’Afrique du Sud, l’heure de l’insurrection des « damnés de la terre » contre le mépris avait sonné. Des femmes et des hommes noirs de plus en plus excédés, dénonçaient quotidiennement les injustices de l’apartheid. Les autorités répliquaient par des milliers d’arrestations, par la torture et autres assassinats politiques. Au terme de tant d’atrocités et de crimes, l’épilogue inattendu allait se symboliser par l’action d‘un grand humaniste appelé Mandela. Il décida de donner l’exemple en pardonnant, avant de communier, avec ceux qui l’avaient humilié, méprisé et qui lui avaient volé 27 années de sa vie. C’est ainsi que déjouant tous les pronostics catastrophiques, il réussit à étouffer tout appel à la haine et à la vengeance. Ainsi grâce à son action, la chute du régime n’entraîna pas dans son sillage, le départ forcé de la totalité de la minorité blanche. Puis Mandela fit que la nouvelle constitution, instaure une démocratie libérale et progressiste. Elle interdit désormais, toute forme de discrimination, garantit la liberté d’expression et abolit la peine de mort. Le nouvel hymne national, Nkosi Sibele’i afrika, traduit dans les onze langues officielles du pays, dit : « de nouveau, à l’histoire blanche, l’histoire noire ne se substitue pas, elle s’y ajoute. » Confronté à l’ardente obligation de vivre ensemble, Mandela savait aussi qu’on ne peut bâtir un avenir sans examen du passé. Aussi, il décida de constituer une Commission Vérité et Réconciliation, afin d’aider la société sud-africaine, à tourner lucidement la page de l’apartheid et à accorder son pardon. Les crimes et les injustices de ce système étaient un avertissement de l’Histoire et le prix de son démantèlement, devait en être une leçon à retenir. L’objectif fixé à la Commission était d’inciter tout citoyen coupable, à quelque niveau que ce soit, à avouer ses crimes, puis à solliciter le pardon de ses concitoyens, afin de prémunir le pays de toute répétition des horreurs passées. Dans un esprit de rédemption, aux consonances très chrétiennes, la Commission enregistrait toutes les dépositions et recensait les exactions commises depuis 1960, même celle qui consistait à vouloir « génocider » une partie de la population noire. Tourner définitivement ce douloureux chapitre du passé, demandera sans doute beaucoup de temps au peuple sud-africain. Cependant, la plus précieuse leçon que l’histoire retiendra de la démarche humaniste de « Madiba« , comme le surnomment affectueusement tous les Sud-Africains, c’est qu’il avait en toute humilité, su tendre la main à ses ennemis. Il avait réussi à les convaincre, que tous les peuples peuvent se sortir de situations en apparence inextricables. Puis, une raison pour ne jamais désespérer de l’humanité, est qu’ensemble, ils décidèrent de faire prévaloir la force de la politique, sur la politique de la force. Ceci aura permis de mettre fin pacifiquement, au régime le plus dégradant, ayant encore subsisté comme une tâche honteuse pour l’humanité toute entière, jusqu’à la fin du XXème siècle. Avant de quitter le pouvoir, « Madiba » clôturait symboliquement son discours, par des mots en afrikaans : « Wat is verby, verby » qui signifie « Ce qui est passé, est passé.« 

Tidiane N’Diaye – Anthropologue – Ecrivain, auteur de Par-delà les ténèbres blanches Gallimard (coll. Continents Noirs)

1. Voir « L’empire de Chaka Zoulou » l’Harmattan, Coll études africaines.

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